Contrairement à ce que vous pensez, j’ai beaucoup de défauts, et la curiosité morbide qui m’anime est à la fois une bénédiction car ça m’a beaucoup apporté, mais c’est également une plaie qui me ronge et qui causera sûrement ma perte. Je me baladais sur Twitter quand soudain, je suis tombé sur un lien du pdf de Thaïs D’escufon, qu’elle vend à DIX-NEUF EUROS et QUATRE-VINGT-DIX-NEUF CENTIMES. Le thème (et le titre) : Comment devenir un Homme Dominant (même si tu es “gentil”). Je me fais souvent la réflexion que je ne lis pas assez donc plongeons dans cette œuvre culturelle de haut vol afin de découvrir les richesses qu’elle renferme. D’autant plus l’auteure issue de Génération identitaire énonce en préambule que le problème des conseils de séduction, c’est qu’ils émanent toujours des hommes. Je m’apprête donc à saisir avec attention les subtilités et les nuances de sa théorisation et des nouvelles typologies proposées qui vont enfin décentrer les schémas patriarcaux des rapports de séduction qui semblent biaiser nos échanges.
Immersion chez les fachos

La première de couverture et le sommaire annoncent d’ores et déjà le tempo. Son utilisation des intelligences artificielles et les grands espaces laissés ici et là démontrent qu’elle n’est pas là pour voler notre argent. Elle maîtrise les codes actuels, mais elle a également fait le choix que la trentaine de pages qui composent l’essai aient beaucoup d’espace pour respirer (sûrement une astucieuse métaphore pour notre attention limitée qui a besoin qu’on lui laisse de la place pour la réflexion). On a même le droit à un lien qui nous renvoie sur son site web si jamais l’on ait pris d’“envoûter une femme de haute valeur”, de “mieux hacker le cerveau des femmes” ou encore de “découvrir tous les mécanismes secrets de l’attirance”. Elle propose même un article (et un podcast) pour “Monter une mafia” agrémenté de photos de Tony Soprano, mais gardons ces plaisirs pour une prochaine fois et concentrons-nous sur la littérature.

Si l’on met de côté le paradoxe du grand nombre de fautes d’orthographe dès l’introduction venant de la part de quelqu’un qui se revendique aussi attaché à la “droiture française”, l’auteure débute donc son récit en présentant l’erreur des « hommes trop gentils ». Ces hommes devant affirmer leur dominance, mais elle nous rassure rapidement sur le fait qu’il ne faut pas devenir violent ou manipulateur pour autant. On apprécie donc cette précision, tout comme on se délecte des parallèles randoms avec Le seigneur des Anneaux ou bien l’armée comme comparaison pour une relation stable. Mais alors, qu’est-ce qu’un homme trop gentil me diriez-vous ?
Ils sont définis ici par des “comportements domestiques”, c’est-à-dire le remplacement des “instincts masculins par des réflexes féminins”. On pourrait certes rouler des yeux mais le propos est même étayé par des témoignages d’hommes bien trop gentils face aux vilaines femmes manipulatrices. Fort heureusement, Thaïs a plus d’un conseil dans sa besace pour nous aider, nous les hommes au grand cœur, à retrouver confiance en nous-mêmes et réaffirmer notre assurance. Outre les sports de combat pour retrouver sa virilité et les activités de leadership dignes des plus grandes écoles de commerce, l’argument de jeûner plusieurs jours par mois dénote étonnamment, mais fait guise d’un excellent rappel à l’aube du Ramadan qui se profile peu à peu.

Par ailleurs, accompagnée d’une IA de Nietzsche qui boxe contre lui-même, une de ses citations est utilisée : “Endurcissez-vous”. Ce qui est assez cocasse, c’est qu’en faisant quelques recherches, outre le contexte de son utilisation qui semble être flou et les problèmes de traduction soulignés par ceux qui l’étudient, on apprend qu’il aurait écrit ça “frappé, depuis trois années d’aliénation mentale, et qu’il demeure à ce moment interné dans un asile”. À mon humble avis, c’est peut-être pas la meilleure version de lui pour monter une mafia ou bien la première fois que des nazis récupèrent mal ses propos. On pourrait en conclure qu’aucun propos n’est sourcé et qu’on fait face à un immense vide en lisant cet essai, pourtant l’auteure précise à un moment de clé de l’ouvrage par rapport à l’importance de l’exercice physique :

Par souci d’intégrité intellectuelle, il faut tout de même préciser qu’elle cite Héraclite “Le combat est père de toute chose”, bien que la citation de base soit sujette à de multiples interprétations, et qu’elle ferait plutôt référence à l’idée que l’univers est régi par des principes d’oscillation et d’opposition, où la sagesse se trouve dans la compréhension que le monde est une sorte de balancier intempérant où les contraires évoluent, se complètent et se différencient (la vie/la mort, la jeunesse/la vieillesse, etc…). Mais la conclusion de cette pensée ici est plutôt qu’il ne faut pas être un “solitaire par résignation”, qu’il faut ensuite faire du vélo, et qu’il ne faut pas se laisser couper la parole sans rien dire.
Je vous passe la partie où elle explique comment communiquer avec un autre être humain, bien qu’on y apprend tout de même que les yeux sont “le reflet de l’âme”, et qu’il faut s’inspirer des réactions des comédiens de stand-up face à leur public. Hélas, on entre au cœur du ventre mou du livre où on aurait aimé plus de spontanéité mais on se rend très vite compte qu’on lit depuis une vingtaine de minutes des paragraphes de ChatGPT où les questions posées frôlent la niaiserie et la débilité. Par exemple, un des sous-chapitres s’intitule “Maintenir une relation respectueuse et équilibrée sur le long terme”. Quand on tape ça sous forme de question, on se rend compte qu’ils n’ont même pas été assez malins pour devoir y reformuler :


Il est donc temps de passer enfin à l’ultime chapitre qui nous intéresse le plus :
Trouver et séduire une femme de Haute Valeur.
Car après avoir appris à ne surtout pas pleurer et afficher une posture de faiblesse, on apprend donc qu’une Femme de Haute Valeur est une femme intelligente voulant bien évidemment “perpétuer un héritage civilisationnel”. Cependant, pour désirer une femme de cet acabit, vous devez avant tout être un HHV (Homme de Haute Valeur) :

Parfois, j’ai même pas besoin d’écrire, il me suffit de citer mais sachez qu’en tant qu’homme de haute valeur, Il faut également maîtriser une certaine fluidité : “Soyez mystérieux mais très clair dans vos intentions, ne mentez pas, mais présentez la vérité sous son meilleur jour, soyez présents mais distant (et donc désirable) sans oublier que le plus beau vêtement pour une femme, c’est celui qui est encore dans la vitrine à un prix qui fera hurler son banquier”.
Mais alors quel bilan tirer de cet ouvrage à DIX-NEUF EUROS et QUATRE-VINGT-DIX-NEUF CENTIMES ? Pas grand chose, comme on pouvait s’y attendre avant de le lire mais ce qui est drôle, c’est la différence entre l’introduction où on nous promet de tout vouloir révéler par rapport à la fin où on nous explique tristement que “l’intégralité des techniques à employer ou des connaissances à maîtriser ne pourrait pas être contenue dans un e-book de quelques dizaines de pages”. Détail que les lecteurs ont dû apprendre après avoir payé DIX-NEUF EUROS et QUATRE-VINGT-DIX-NEUF CENTIMES pour ça. Mais au final, c’est les seules parties qui semblent être vraiment rédigées. En réalité, je pense qu’il faut blâmer les IA de nous priver d’un divertissement total.
Puisqu’elles ne sont pas alimentées (que) par des détraqués, beaucoup de conseils sont biaisés par la rationalité et la logique de base qu’est censée avoir une IA. En effet, puisque ChatGPT va éviter de prendre des directions misogynes et se concentrer plutôt sur des réponses plus neutres et objectives. La conséquence est que du coup, on se retrouve avec un livre de développement personnel basique (donc nul) plutôt que sur un gros caca drôle à décortiquer qui ne tient pas la route. L’expérience est donc frustrante mais je finirai tout de même avec ces quelques mots rédigés par des vrais humains fans d’aphorismes creux qui ne fonctionnent même pas :
“Tuez le nice guy qui est en vous. Sinon, c’est lui qui vous tuera (ou plutôt, vous mourrez de la solitude que vous aurez récoltée à cause de lui).”
One reply on “Analyse littéraire du bouquin de Thais d’escufon”
nices!! La gueule de bois qui s’arrête pas
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